Extrait 1
Pang… !
L’onde du coup de feu coule le long de l’avenue avant de s’évanouir.
…Pang… !
L’onde revient, rejetée par la paroi d’un immeuble en ruine, écho d’une mort.
Dans l’avenue, une femme s’est courbée en deux, avant de s’effondrer, sur le côté, la tête en sang. Le sniper ne voulait pas qu’elle s’y aventure pour aller chercher un quignon de pain pour sa famille affamée.
Zoran squatte un appartement de 26 m² au sixième étage. De la fenêtre sans carreau donnant sur la Sniper Alley[1], il peut l’apercevoir, étendue, morte, enfoncée dans la neige. Seule, la tache de sang qui s’élargit éblouit l’immaculé.
Zoran ne peut plus avaler son lepinja, il se contente de se brûler la gorge avec son thé trop chaud.
Une heure plus tard, Zoran pose son sac de sport usé sur la neige, à côté d’une carcasse de voiture calcinée. Il en sort un sticharion[1] qu’il enfile rapidement au-dessus de sa soutane. Après y avoir posé le baiser rituel, il place sur ses épaules une étole richement brodée de fils d’or. Enfin, il réajuste son Kalimavkion[2] sur son crâne.
Le pope Zoran Solevic s’avance lentement, dans le Bulevar Meše Selimovića, mettant ses pas dans ceux de la femme. La blancheur de son aube se confond avec celle de la neige, son étole dorée étincelle sous le soleil du matin. Il sait que quelque part le sniper a posé sa mire sur son cœur. Arrivé auprès du corps sans vie, il se met à genoux et reste ainsi un instant, figé, priant d’une prière qu’il n’arrive pas à exprimer autrement que par son geste. Puis, avec une infinie douceur, il prend le cadavre de la femme dans ses bras, et fait demi-tour, le portant comme Marie le ferait pour Jésus à la descente de la croix. Le sang a maculé son surplis de longues traînées écarlates.
De retour près de la voiture calcinée, à l’abri derrière un muret, une famille en pleurs l’attend. Il dépose le corps sur le linceul qui a été étendu sur la neige et le referme délicatement.
Il ôte sa coiffe, enlève l’étole et retire l’aube.
Myriam l’observe gravement de ses grands yeux de petite fille de neuf ans. A peine a-t-il plié le sticharion, qu’elle s’en saisit et s’enfuit, comme chaque fois.
[1] Quelques rues étaient si dangereuses qu'elles furent surnommées Sniper Alley. Des tireurs isolés hantaient la ville, à tel point que « Pazite, Snajper ! » (Prenez garde, tireur isolé !) était devenu un avertissement courant.
[2] Longue tunique blanche descendant jusqu'aux pieds.
Extrait 2
Zoran s’approche du groupe d’ados qui discutent gravement devant son presbytère. Ils se chamaillent sur un nombre.
- 426 ! défend un grand échalas. J’en ai compté 426.
- 428 ! affirme un autre à l’allure de Gavroche. Je te dis 428.
- Non, c’est 429, conteste un petit un peu enrobé.
- Alors, on marque 427, tranche le premier. Cela fait 15 de plus qu’avant-hier.
Il s’approche du mur, et sur le crépi défraichi, il grave soigneusement 427.
- Que comptez-vous ainsi ? demande le pope.
Les trois gosses le regardent, inquiets de son ignorance.
- Ben ! Le nombre d’obus qui sont tombés hier, évidemment ! réplique Gavroche. Tous les jours, on les compte et on le note sur le mur.
- Depuis qu’on a commencé, le jour le plus petit … Il vérifie son information sur le mur. C’était le 22 janvier, il n’y en a eu que 33.
- Et le jour avec le plus, ajoute le troisième qui ne veut pas être en reste, c’était mardi dernier. Il y en avait tellement qu’on n’est pas arrivés à compter[3]. Plus de mille, ça c’est sûr.
L’échalas ajoute fièrement :
- Et quand ils ne tombent pas trop loin, on est même capables de savoir si c’est un canon ou un mortier qui a tiré, avant même qu’il touche le sol.
Le pope s’éloigne, écrasé par ce qu’il vient d’entendre, par ce décompte macabre qui n’est qu’un jeu. « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! »
[3] Une moyenne d'environ 329 impacts d'obus par jour pendant les 1350 jours du siège de Sarajevo, avec un record de 3 777 impacts d'obus pour le 22 juillet 1993.